Dr. Philippe Presles Responsable R&D Santé, AXA France

Vers un monde sans tabac

Imaginons un instant un monde sans tabac. A quoi ressemblerait-il ? Qu’est-ce que cela changerait vraiment ? Plongée dans un monde encore imaginaire, mais loin d’être inaccessible. Nés pour protéger
31 mai 2018

Un monde sans tabac, c’est avant tout un monde sans toutes ces vies gâchées. Un monde sans les souffrances de la fin de vie des fumeurs. Un monde sans toutes ces familles endeuillées. Leurs pleurs, leur détresse. Et souvent, leur incompréhension.

Un monde dans lequel une personne ne serait plus obligée d’emporter avec elle une bouteille d’oxygène pour aller, péniblement, faire quelques courses non loin de son appartement. Un monde dans lequel telle autre ne dépendrait pas d’une prothèse phonatoire pour pouvoir lire une histoire à son enfant, le soir, à l’heure du coucher. Un monde dans lequel aucun médecin n’aurait plus à annoncer tant de si sombres diagnostics à ses patients.

Un monde sans tabac, c’est l’éradication de la première cause de mortalité évitable à travers le monde. C’est un milliard de vies épargnées pour ce XXIe siècle à l’échelle du globe - 10% de la population totale. Pour chaque fumeur, c’est en moyenne 11 années de vies gagnées. Qui peut dire que c’est négligeable ? Certainement pas quelqu’un qui a été personnellement confronté aux conséquences du tabac ou a vu un proche partir trop tôt...  

Un monde sans tabac, c’est aussi 4,3 millions d’hectares de terres cultivables réutilisables à travers le monde. Et 2% à 4% de la déforestation mondiale évitée chaque année. Sans oublier un air plus sain au quotidien, évidemment.

1 billion de $
C’est le coût annuel de l’impact du tabac à travers le monde

selon l’OMS et l’US National Cancer Institute

269 millions de $
Les revenus générés par les taxes sur le tabac à l’échelle mondiale

selon l’OMS (2013-2014)

La liste pourrait encore s’allonger. Ce ne sont là que quelques exemples, mais qui suffisent, je crois, à dessiner les traits de ce que pourrait être ce monde sans tabac.

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Ce monde-là n’est malheureusement pas celui dans lequel nous vivons. Aujourd’hui, le tabac tue toujours. Il augmente radicalement les risques de cancers (90% des cancers du poumon mortels sont liés au tabac), de maladies cardiovasculaires et autres insuffisances respiratoires, telles que les broncho-pneumopathies chroniques obstructives (BPCO). Il accroît également les risques de plusieurs maladies chroniques. Sans parler de son impact plus général sur les systèmes de santé.

3 leviers indispensables pour lutter contre le tabac

J’en suis persuadé : ce monde avec tabac, tel que nous le connaissons, n’est cependant pas une fatalité. Et je ne dis pas cela car je serais optimiste par nature. Mais parce que mon expérience, comme tabacologue de formation, comme membre du bureau scientifique de SOS Addictions ou encore dans mon travail quotidien au sein d’AXA, me permet de le constater : peu à peu, les mentalités évoluent.

Mais cela ne suffit pas. Pour poursuivre le combat contre le tabac, il faut que nous continuions à agir sur plusieurs leviers, qui permettent d’avoir des effets concrets sur le court et moyen termes, ainsi que des retombées plus durables :

  • Le prix : selon l’OMS, une augmentation de 10% du prix total du tabac fait reculer de 4% sa consommation dans les pays à revenus élevés. Cette baisse peut atteindre 5% dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires. Pour la Banque mondiale, une hausse de moitié du prix du tabac rendrait ainsi possible une baisse de 20% de la consommation.
  • La dénormalisation : la lutte contre le tabac passe aussi par sa dénormalisation. L’interdiction totale de toutes les formes de publicité en faveur du tabac permet par exemple de réduire la consommation de tabac de 7% en moyenne. Certains pays enregistrent même des baisses allant jusqu'à 16%, selon l’OMS. L’interdiction de fumer dans les espaces publics, en plus de rendre ces environnements plus sains, modifie également les comportements vis-à-vis de la fumée. Et si cette interdiction est dans un premier temps plutôt mal vécue par les fumeurs, la grande majorité d’entre eux s’accordent ensuite à dire que c’est une bonne mesure et ne voudraient plus revenir en arrière ! Enfin, la sensibilisation, que ce soit par le biais de campagnes médiatiques ou du travail de terrain d’associations, reste un moyen efficace de dénormalisation, en particulier auprès des plus jeunes.
  • La réduction du risque : la réduction du risque est un élément fondamental de la réponse globale dans la lutte contre le tabac. Cela passe par exemple par la mise en place de dispositifs d’aide à la réduction de la consommation ainsi que de sevrage et d’arrêt tabagique. Et, bien sûr, par un suivi médical personnalisé associé. Le National Institute for Health & Care Excellence (NICE) britannique propose en ce sens des guidelines très détaillées à destination des professionnels de santé. On ne peut que souhaiter qu’elles ne se généralisent à tous les autres pays…
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La Grande-Bretagne est d’ailleurs, à mon sens, le meilleur exemple de l’utilisation simultanée de ces 3 leviers : elle applique une forte taxe sur les ventes de tabac, a mis en place l’interdiction de fumer dans les lieux publics, a banni toute publicité sur les produits liés au tabac, a déployé le paquet-neutre et a mené des campagnes médiatiques très conséquentes sur les méfaits du tabac. Seul le levier sur la réduction du risque, et en particulier sur les substituts, pourrait encore être amélioré. Ce dernier point ne doit cependant pas masquer des résultats remarquables :

50 %
des hommes britanniques étaient fumeurs en 1974

ainsi que 40% des femmes adultes

19 %
Ce taux a drastiquement chuté, pour atteindre les 16,9% de la population totale

selon PHE (19,1% pour les hommes et 14,9% pour les femmes)

D’autres pays comme la Suède ou l’Australie montrent eux aussi la voie en menant des politiques volontaristes identiques à celles de la Grande-Bretagne. Avec des résultats tout aussi encourageants, rendus possibles grâce à l’activation concomitante de ces trois leviers. Les autres pays doivent s’en inspirer.  

Il est temps d’accélérer le mouvement

En 1962, le Royal College of Physicians, institution de référence sur le sujet, recommandait 10 mesures clés pour lutter contre le tabac :

  • Mener des campagnes de sensibilisation sur les dangers du tabac auprès du grand public
  • Interdire la vente aux mineurs
  • Restreindre la publicité des produits liés au tabac
  • Interdire de fumer dans les lieux publics
  • Taxer les ventes de tabac
  • Mener des études scientifiques sur la fumée des cigarettes
  • Ouvrir des centres médicaux de sevrage tabagique
  • Développer les substituts nicotiniques (injections de nicotine)
  • Pousser les fumeurs qui toussent à arrêter
  • Inciter les médecins à ne pas fumer devant les patients

Il a fallu 30 ans – et la découverte de l’impact du tabagisme passif, qui tue près de 900 000 personnes chaque année ! – pour les voir globalement mises en œuvre. Les changements impulsés par le politique peuvent prendre du temps… Trop, bien sûr. Surtout sur ce sujet.

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Mais aujourd’hui, on peut dire que nous sommes sur la bonne voie. Les leviers sont clairement définis. Ils sont à notre portée et portent leurs fruits. Il est désormais temps de les mettre en œuvre, partout, simultanément et de manière la plus appuyée possible.

Il est aussi temps d’accélérer cette évolution. Je pense par exemple qu’il faut augmenter le nombre de dépistages du cancer du poumon : si le diagnostic est précoce, le taux de survie du patient est alors 15 fois plus important. Il y a un véritable travail de sensibilisation à mener en ce sens. Auprès des fumeurs bien sûr, mais aussi du corps médical.

Les initiatives d’entreprises qui se désengagent de l’industrie du tabac, comme nous le faisons chez AXA et comme le font aussi Scor, Calpers, AMP Capital ou d’autres groupes, participent également à cette accélération. J’espère vivement qu’elles seront, demain, suivies par de nombreuses autres.

Car un monde sans tabac est bel et bien possible. Et nous nous en rapprochons. Et peut être qu’un jour, en feuilletant leurs livres d’histoire, les plus jeunes ne pourront s’empêcher de demander à leurs professeurs : « Pourquoi ? Comment cela a-t-il pu être possible ? ». Et les plus anciens, avec le recul, affirmeront : « Il était temps ». Alors, nous aurons enfin tourné l’une des pages les plus effarantes de l’histoire sanitaire de l’humanité.

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