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Thomas Landrain : l’âme d’un Bio-Hacker

Explorer de nouvelles façons de vivre
3 juil. 2016

À 31 ans, Thomas Landrain est un personnage pour le moins atypique dans l’univers de la biologie. Fervent défenseur de l’open-science et d’une forme de « Do It Yourself » version scientifique, il a fondé il y a quelques années la Paillasse, le premier laboratoire communautaire de France. Retour sur le parcours d’un jeune prodige du bio-hacking dont le potentiel a pu se développer grâce au soutien du Fonds AXA pour la Recherche en 2009.

« Si je devais résumer mon parcours en une phrase, je dirais que je suis un passionné de sciences qui n’a pas su trouver dans le monde académique traditionnel un environnement en adéquation avec sa conception de la recherche, et qui a décidé de fonder son propre laboratoire, en collaboration avec tous les individus qui souhaitaient contribuer à un effort collectif, dans la production de savoirs scientifiques. »

Depuis ses débuts, Thomas Landrain s’est illustré par une forte indépendance vis à vis des institutions scientifiques et du parcours souvent très balisé que ces dernières offrent aux jeunes chercheurs. Après une licence de biologie et une année de recherche en Finlande – menée en partenariat avec l’Ecole Normale Supérieure de Paris - il décide de se lancer dans l’étude de la biologie synthétique, une discipline récente et complexe, qui combine à la fois biologie, informatique, physique et mathématique. Problème : il n’existe alors aucun laboratoire de biologie synthétique en France.

Le parcours de Thomas Landrain en 8 dates

  • 17 novembre 1984 : Naissance
  • 2002 à 2005 : Licence de Biologie à l’Institut catholique d’étude supérieur de la Roche-sur-Yon
  • 2005 : Admis à l’Ecole Normale Supérieure de Paris
  • Janvier à septembre 2006 : Séjour en Finlande pour effectuer un projet de recherche sur la régulation du stress à l’échelle cellulaire dans les organismes des mammifères
  • 2007 : Remporte « l’iGEM », prix de la meilleure recherche fondamentale (décerné par le MIT) avec le club de biologie synthétique qu’il a fondé
  • 2009 : Décroche une bourse du Fonds AXA pour la Recherche pour mener une thèse autour des bio-récepteurs
  • 2012 : Ouvre la première Paillasse dans un squat en banlieue parisienne
  • 2014 : La Paillasse déménage dans des locaux de 750 m2 en plein cœur de Paris

Un pionnier de la biologie synthétique en France

L’étudiant décide donc de créer avec ses amis un club dédié à l’étude approfondie de ce domaine. Leur travail sur les bactéries multicellulaires leur rapportera même le prix du meilleur projet en recherche fondamentale, décerné par le très prestigieux MIT à Boston. Une expérience fondatrice pour Thomas Landrain, qui le confortera dans sa conception de ce que devrait être la science : ouverte et pluridisciplinaire.

Dans la foulée, il fonde avec le Dr Alfonso Jaramillo, le premier véritable laboratoire de biologie synthétique en France. C'est dans ce cadre inédit et grâce au financement du Fonds AXA pour la Recherche qu'il va pouvoir se consacrer à sa thèse et disposer de tous les moyens nécessaires pour mener à bien ses recherches. Son objectif est alors d’utiliser la biologie synthétique pour créer des biocapteurs intelligents, au sein de micro-organismes comme des bactéries, afin qu’elles soient en mesure d’analyser leur environnement au service de l’humain. L’exemple qu’il citera dans son dossier de candidature au Fonds AXA pour la Recherche : détecter des mines antipersonnel.

Le soutien précieux du Fonds AXA pour la Recherche

« L’approche que j’ai proposée sur mes travaux rentrait à l’époque dans la case « aging » du Fonds, c’est-à-dire tout ce qui touche au vieillissement. Aussi, on pourrait se poser la question : « quel est le rapport entre ce phénomène et les bactéries » ? En réalité, même si je n’étudiais pas l’humain, j'analysais un processus très basique en lien avec le vivant qui pouvait du coup s’appliquer directement à l’humain. Donc c’est là où je pense que le Fonds AXA pour la Recherche a été très clairvoyant. Ils ont su avoir cette ouverture. Et je suis convaincu qu’en gardant une telle méthode, ils apporteront vraiment beaucoup à la science sur le long terme. »

Au-delà du simple financement, le Fonds AXA pour la Recherche accompagne le chercheur dans sa démarche de collaboration internationale, lui permet de voyager et d’organiser des conférences à l’étranger. Une aide cruciale dans le processus d’intégration du jeune homme au sein de l’écosystème scientifique : "Je suis extrêmement reconnaissant vis-à-vis des équipes du Fonds qui m'ont beaucoup apporté. En tant que doctorant, j’ai bénéficié d'une présence humaine et bienveillante tout au long de mon accompagnement. Lors des événements organisés par AXA j’ai même eu la chance de rencontrer d'autres chercheurs soutenus par le Fonds : des scientifiques internationaux, aux projets divers et au talent indéniable."

Le temps de la Paillasse

C’est en 2009 que le destin de Thomas Landrain prend un nouveau tournant. À l’époque, le mouvement « Do It Yourself » est en pleine effervescence et le scientifique entend bientôt parler des bio-hackers, des individus prônant la pratique de la biologie hors de ses carcans traditionnels. Ces scientifiques amateurs ou spécialistes se réunissent dans des laboratoires de fortune pour travailler sur des projets indépendants. C'est dans ce contexte qu'est ainsi née l’idée de fonder la Paillasse.

« Je voulais explorer ce que pouvait être un laboratoire au XXIème siècle, dans cette fameuse ère de l’intelligence collective et littéralement monter un laboratoire ouvert et collaboratif. La première paillasse voit le jour en 2012 dans un squat de banlieue. Le lieu stimule l’innovation en facilitant la rencontre entre des profils différents, issus aussi bien de la science que de l’art ou du design. Surtout, il met à la disposition de ses membres tout le matériel nécessaire pour mener leurs recherches.

L’initiative est un succès, à tel point que la NASA elle-même confie aux équipes de la Paillasse la réalisation d’un projet de bioréacteur en open-source.

5 termes à connaître avant de visiter la Paillasse

Open science : Mouvement qui vise à rendre plus ouverte, transparente et collaborative la recherche scientifique et ses interactions avec la société. Elle est fondée sur le recours au web, aux outils de travail collaboratifs et aux réseaux sociaux pour maximiser les échanges d’informations entre des chercheurs souvent issus de différentes disciplines.

Bio-hacker : Individu qui défend la pratique de la biologie hors de ses cadres traditionnels. Ces biologistes amateurs ou spécialistes se réunissent dans des laboratoires de fortune, comme des squats, pour travailler sur des projets indépendants, généralement en open-source.

Open source : L’expression signifie « libre de droits », ce qui indique qu’un logiciel – ou autre type de propriété industrielle/intellectuelle - est accessible dans l’intégralité de son code source. L’univers de l’open-source est fondé sur le partage et part du postulat que chacun peut apporter une pierre à l’édifice pour améliorer un produit.

Big Data : Le terme désigne l’ensemble des données produites dans le monde entier. Leur volume est exponentiel et les possibilités qu’elles offrent, infinies… à condition d’apprendre à les exploiter.

Do It Yourself : L’expression signifie en français « faites-le vous-même ». Il s’agit d’un mouvement qui prône un mode de vie anticonformiste où objets du quotidien mais aussi productions artistiques et intellectuelles, seraient le fruit de créations individuelles. Les trois grandes lois du DIY : ingéniosité, bricolage et système D.

Un porte-drapeau du bio-hacking

Deux ans plus tard, la ville de Paris leur ouvre les portes d’un nouveau lieu de 750 m2 dans le quartier du sentier. Le groupe de biohackers français est désormais bien implanté et s’est même constitué en véritable communauté : après Bordeaux et Lyon en France, des Paillasses ouvrent leurs portes aux Philippines ou en Irlande.

Parmi les très nombreux projets menés par ces scientifiques d’un nouveau genre : une encre biodégradable, un test génétique low-cost ou un outil de visualisation de l’ADN. « Aujourd’hui l’une des principales missions de la Paillasse, c’est d’explorer toutes les nouvelles pratiques de la recherche scientifique et de la transformation technologique, à travers nos laboratoires très low-cost – revendique Thomas Landrain - mais également nos programmes scientifiques qui permettent de distribuer des ressources, qu’on ne pourrait attribuer en temps normal qu’à des chercheurs, à tout membre de la communauté qui voudrait participer. »

Thomas Landrain est désormais l’un des grands chefs de fil de l’open-science. Un principe qu’il tente de diffuser au maximum.
Il déclarait récemment lors d’une conférence organisée par le Fonds AXA pour la Recherche autour des enjeux de la donnée : « La Science tourne essentiellement autour de l’information. Dans l’écosystème des chercheurs, ce qui vous permet de réussir, c’est l’accès à la bonne information. En conséquence l’open science et l’open data nous permettent d’être plus efficace en tant que chercheur. »

L’objectif à long terme du bio-hacker : créer un vaste réseau international qui rendrait possible des projets menés à l’échelle européenne, et pourquoi pas même mondiale.

3 grands projets menés au sein de la Paillasse

L’encre biologique
Et si chacun pouvait produire soi-même son encre écologique ?
L'idée est de créer un stylo qui génèrerait lui-même son encre grâce à une bactérie naturelle qui produit des pigments et que les particuliers pourraient faire pousser tous seuls chez eux grâce à des kits ludiques.

Les bioréacteurs open-source
Les bioréacteurs servent à produire des masses de biomolécules qui permettent, notamment, la détoxification de déchets polluants. Ces bioréacteurs constituent une pièce centrale de tout laboratoire mais restent extrêmement chers. La Paillasse a bénéficié d’une dotation de 7300 dollars par le programme SpaceGambit pour l’exploration spatiale, dans le but de produire un bioréacteur open-source à un prix accessible à tous.

Le DNA barcoding low-cost
Le DNA barcoding est une méthode d’analyse biologique qui permet de déterminer une signature génétique, comme par exemple l’espèce d’une plante, d’un animal, d’un champignon, d’une bactérie etc. Il peut même indiquer si un aliment est OGM ou informer le consommateur sur le contenu précis d’un produit agro-alimentaire.
Jusqu’à présent, le DNA barcoding était une méthode d’analyse longue et coûteuse puisqu’il fallait compter environ 200 euros par échantillon et un délai de 3 jours pour obtenir les résultats d’une analyse. Les acteurs de la Paillasse sont parvenus à réduire le temps d’analyse à 4h pour un coût d’environ 3-5 euros par échantillon.

L’avenir de la data

Le 8 avril dernier, l’AXA Research Fund a réuni dans ses locaux cinq spécialistes de la data pour tenter d’en comprendre les grands enjeux.
Quatre principaux axes ont été développés :

  • Antoine Denoix, Directeur Digital, Multi-Accès & CRM chez AXA France a tout d’abord évoqué les opportunités immenses qu’offre le Big Data à l’univers de l’assurance avec, par exemple, la possibilité pour les assureurs d’affiner leurs modèles, leurs garanties et de proposer à leurs clients des contrats toujours plus personnalisés.
  • Dominique Boullier, sociologue et directeur du Media Lab de l’école polytechnique de Lausanne (EPFL) a ensuite insisté sur l’importance de faire émerger des cadres où les utilisateurs peuvent se réapproprier l’usage de leurs données personnelles.
  • Le professeur Antonio Acín a, quant à lui, présenté la cryptographie quantique, qui permet de protéger les données contre d’éventuelles intrusions de hackers grâce aux propriétés physiques de l’infiniment petit.
  • Enfin, Romain Tales, responsable du recensement des données publiques pour la plateforme data.gouv.fr et Thomas Landrain, cofondateur de la Paillasse, ont élargi le débat en évoquant l’open data et la question du partage des données.