Virginie Mathé Département Responsabilité Entreprise

Rencontre avec le médecin qui prescrit… des investissements sans tabac

Nés pour protéger
31 mai 2017

La cancérologue australienne Bronwyn King est en poste dans un hôpital de Melbourne lorsqu’elle découvre que son fonds de pension investit dans l’industrie du tabac. Maintenant qu’elle a réussi à convaincre son propre fonds de se désengager de cette industrie, elle consacre son temps à sensibiliser les grands acteurs internationaux du monde de la finance aux dégâts de ces investissements.

« Devenir un grand nageur est le rêve de tout Australien. » C’est avec humour que le Dr Bronwyn King retrace le curieux historique de sa vocation de médecin. « Je pratiquais la natation à haut niveau, quand à 14 ans, j’ai été captivée par une affiche montrant tous les muscles du corps humain. Curieuse de savoir quels muscles il fallait travailler pour nager plus vite, j’ai fait une photocopie de l’affiche que j’ai ramenée chez moi pour mémoriser chaque muscle, un à un. De là est née ma fascination pour la médecine. »

D’abord prédisposée à devenir médecin du sport ou pédiatre, elle fait la rencontre d’un médecin, le Professeur David Ball, au cours d’un trimestre de formation dans le centre de cancérologie d’un grand hôpital public de Melbourne. Le travail et l'enthousiasme de cet éminent spécialiste du cancer du poumon vont l’amener à s’intéresser de plus près à l’oncologie. « C’est un enseignant brillant, c’est à lui que je dois ma vocation », résume-t-elle.

Sous l’influence de son mentor, elle prend conscience des immenses progrès qu’il reste à accomplir en oncologie, et entretient des relations des relations très riches avec ses patients de Peter Mac. Dès lors, le cancer devient rapidement son cheval de bataille.

Un évènement va cependant venir bouleverser sa carrière.

Son projet d’achat de maison avec son mari va la mettre sur une piste a priori très éloignée de la médecine.

Avant d’investir, elle consulte son comptable et fait le point sur ses finances. Lorsqu’un jour, lui vient l’idée de demander au représentant de sa caisse de retraite si les modalités de gestion de son fonds de pension sont « à la carte ». On lui répond qu’une option est appliquée « par défaut », une option qui contient des investissements dans des multinationales du tabac.

Consternée, la cancérologue en prise quotidienne avec les méfaits du tabac demande des précisions à son gestionnaire de fonds. « Mais qui investit encore dans le tabac ? ». Réponse : « Tout le monde. »

Mais le Dr King n’est pas tout le monde.

Elle se met alors à analyser les circuits par lesquels le tabac remplit les portefeuilles et démarche les responsables de son propre fonds de pension pour les inciter à exclure les titres des fabricants de cigarettes.

Son combat ne fait que commencer. Le Dr King jouera un rôle clé dans la décision de plus de 35 fonds de pension australiens (ou caisses de retraite) de se désengager de l’industrie du tabac à hauteur de près de deux milliards de dollars.

« Mais qui investit encore dans le tabac ? ». Réponse : « Tout le monde. »

Aujourd’hui, le Dr King assure avec toujours autant d’énergie sa double casquette de cancérologue et de dirigeante de Tobacco Free Portfolios, une organisation internationale à but non lucratif dont la mission est d’ « informer, encourager et faire progresser l’investissement sans tabac en éliminant le tabac des portefeuilles d’investissement du monde entier ».

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Les efforts combinés du Dr King, de Denis Duverne, Président du Conseil d’Administration d’AXA, de Sylvain Vanston, en charge de l’Intégration ESG du Groupe AXA et de Thomas Buberl, Directeur général d’AXA, amèneront AXA à prendre cet engagement en mai 2016 : se désinvestir de l’industrie du tabac en cédant les actifs qu’il détient à hauteur de 1,8 milliard d’euros.

Dr Bronwyn King @ AXA

Fin 2015, un haut dirigeant financier australien adresse un e-mail de présentation du Dr King à Denis Duverne, Président du Conseil d’Administration d’AXA. Ce dernier, au grand étonnement de la cancérologue, répond immédiatement en exprimant son souhait de discuter de ce sujet, qu’il considère avec une grande importance.

C’est ainsi que le lundi 7 mars 2016, le Dr King débarque à Paris pour s’entretenir avec Sylvain Vanston, en charge de l’Intégration ESG du Groupe AXA : « Nous sommes allés déjeuner dans un petit restaurant et sommes immédiatement entrés dans le vif du sujet, tant il paraissait intéressé. Il posait beaucoup de questions, voulait savoir comment s’était déjà concrétisé le désengagement… la discussion n’en finissait plus, au point que nous avons même commandé un dessert. Déjà, il réfléchissait à la stratégie à déployer pour faire avancer les choses en interne. »

Ce soir-là, le Dr King peine à contenir son excitation. Elle rappelle ses collègues en Australie pour leur faire part de son enthousiasme : très optimiste, elle est impatiente de voir le débouché de cette rencontre.

Les semaines suivantes, le Dr King et M. Vanston échangent régulièrement par mail : « avant sa présentation officielle devant le Groupe, je me souviens lui avoir souhaité bonne chance et lui avoir dit ce que je me dis avant mes interventions : Imagine que tous les cancérologues du monde et toutes les victimes du tabac sont derrière toi ! »

Il n’avait besoin que de ce petit mot d’encouragement.

Un mois plus tard, à Pâques, le Dr King reçoit un e-mail de M. Vanston : « On y va. On abandonne le tabac ! ». Dans la foulée, le dimanche 22 mai 2016 précisément, Thomas Buberl, Directeur général adjoint d’AXA et promis à la direction générale d’AXA, annonce avec fierté que le Groupe s’engage à céder ses actifs liés à l’industrie du tabac.

Thomas Buberl et Cary Adams, PDG de l'Union Internationale Contre le Cancer (UICC), lors de l'annonce du désinvestissement d'AXA de l'industrie du tabac en 2016.

Le Dr King exulte : « AXA s’engageait sur la voie du « sans tabac »… Pas n’importe quelle entreprise : AXA ! 1,8 milliard d’euros d’actifs liés à cette industrie allaient être désinvestis. De quoi faire des émules à l’échelle mondiale et amorcer un mouvement de grande ampleur. »

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À l’occasion de l’édition 2017 de la Journée Mondiale Sans Tabac, le siège d’AXA hébergera un évènement unique pour célébrer le rôle de la finance dans la lutte contre le tabac. Au programme une déclaration globale de soutien à la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte anti-tabac, signée par plus de 50 investisseurs responsables mondiaux, coparrainée par AXA, Calpers, AMP Capital et SCOR. L’objectif est de « mettre en lumière ce précieux soutien afin d’obtenir l’adhésion de plus en plus d’acteurs de la communauté financière et d’encourager le secteur privé, autant que le public, à se mobiliser contre le tabac, » résume Thomas Buberl, Directeur général d’AXA.

Nous retrouvons le Dr King à Melbourne, où elle s’apprête à prendre l’avion pour participer à une campagne de sensibilisation mondiale des dirigeants de la finance et d’autres secteurs, qu’elle entend rallier à sa cause. Ce tour du monde prévoit une escale à Paris pour la Journée Mondiale Sans Tabac. L’occasion pour elle d’expliquer les tenants et les aboutissants de son combat en faveur des investissements sans tabac, et la nécessité pour chacun de s’engager sur cette voie.

Elle commence toujours par évoquer ses patients : « Ils m’accompagnent systématiquement dans mes tournées. J’essaie de faire résonner leur histoire dans les salles de conférences, pas seulement d’Australie, mais du monde entier, pour éveiller les consciences sur ces 6 millions de personnes qui meurent chaque année à cause du tabagisme. Je répète : 6 millions de personnes. Ces victimes, personne n’en parle. Et comme on n’est pas assez sensibilisé à ce fléau, on ne se bat pas efficacement pour y remédier. »

Un patient qu’elle a suivi à l’hôpital Peter Mac l’inspire toujours : « C’était un homme absolument charmant… qui avait commencé à fumer très jeune, à treize ans je crois… Il est décédé avant 50 ans, laissant derrière lui une femme et deux adolescentes. »

Outre ces tragédies humaines, les statistiques ne font que conforter sa motivation. « Six millions de décès annuels liés au tabac, c’est un milliard de morts en perspective à l’horizon de cette fin de siècle ». Elle qualifie ce chiffre alarmant de « catastrophe historique qui marquera à jamais cette funeste période ».

Le Dr King sait que la situation est en passe d’évoluer, notamment si le secteur de la finance se mobilise au niveau mondial, et notamment les investisseurs et les grands responsables financiers de pays comme l’Australie, le Canada, les États-Unis ou le Royaume-Uni, où les taux de tabagisme sont globalement inférieurs à ceux du reste du monde et où les initiatives telles que le paquet neutre et autres mesures de lutte anti-tabac sont très répandues. Sans oublier les leaders financiers de pays où le tabagisme est en hausse.

« Des milliers de personnes se mobilisent partout dans le monde contre ce fléau », résume-t-elle. « En mettant en application le Traité des Nations Unies pour la lutte anti-tabac, en sensibilisant les populations aux effets nocifs du tabac, en limitant la publicité, par toutes ces actions. Avec l’initiative Tobacco-Free Portfolios, nous entendons rallier le secteur de la finance à notre cause. Nous voulons que les investisseurs du monde entier signent la déclaration des investisseurs sur le tabac en signe de reconnaissance de l’enjeu. »

« Difficile de rester les bras ballants quand on connaît les faits. »

Découvrez l'interview de Denis Duverne et de Bronwyn King sur les bénéfices du désinvestissement du tabac :

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