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Assurer le conducteur, la voiture et l’algorithme

Que ce soit en termes de risques de piratage, d'évolution du modèle d'assurance automobile, de cadre éthique ou légal ou d'interaction avec nos futures smart cities, la voiture connectée fait l'objet de nombreuses questions. Concevoir l’assurance de demain
20 janv. 2016

Décryptage : Quel avenir pour l'assurance des conducteurs dans un monde automatisé ?

La prime d'assurance auto est aujourd'hui calculée en fonction des caractéristiques du conducteur et de son véhicule. Demain, dans un monde où les déplacements s'effectueront probablement dans des véhicules sans chauffeur... quel sera l'avenir de l'assurance automobile ?

C'est en tout cas la question que pose Warren Buffett, PDG de Berkshire Hathaway, propriétaire de plusieurs groupes d'assurances. Et pour cause: avec les voitures autonomes, le nombre d'accidents pourrait baisser de 93% d'ici à 2040 et le prix des contrats d'assurance pourrait chuter en conséquence (source KPMG). David Zuby, Vice-président de l'Insurance Institute for Highway Safety, rapporte déjà que « les véhicules équipés de systèmes anticollisions ont un taux d'accident de 7 à 15% inférieur à ceux des autres véhicules ».

Avec les voitures autonomes le nombre d'accidents pourrait baisser de 93 % d'ici à 2040 et le prix des contrats d'assurance pourrait chuter en conséquence.

Projection concernant la fréquence d'accidents par véhicule : elle pourrait être divisée par 3 d'ici 2040.
KPMG LLP actuarial analysis

En outre, les plateformes d'auto-partage comme Uber, BlablaCar ou Autolib, pourraient accompagner le mouvement vers les voitures autonomes en réduisant le besoin pour les particuliers d'acheter leur propre véhicule. Travis Kalanick, le patron d'Uber dévoilait déjà clairement sa stratégie en 2014: « Aujourd'hui, vous ne payez pas seulement pour la voiture, mais aussi pour son conducteur. Si cela n'est plus le cas (ndlr: avec les voitures sans chauffeur), utiliser Uber deviendra moins cher que de posséder un véhicule. » Uber a d'ailleurs récemment ouvert un centre de recherches en robotique et cartographie dans l'université Carnegie Mellon, à Pittsburgh, aux Etats-Unis, afin de construire ses propres véhicules autonomes.

Sans adopter cette vision péremptoire et définitive, tout au moins, la voiture vivra une période de grande mutation qu'AXA anticipe à travers des études dédiées à ce type de sujet prospectif.

Les données, le nouvel or noir

Dans un premier temps bien sûr, les voitures ne sont pas totalement autonomes et les constructeurs délèguent d'ores et déjà de plus en plus de contrôles par défaut: détection d'obstacles avec freinage automatique, vitesse automatique sur autoroute, assistance au parking, etc. Cette période de transition incite à mettre en place de nouveaux modèles d'assurance, fondés sur l'échange de données entre la voiture, les infrastructures et les services embarqués (comme les GPS). L'analyse de ces informations permet d'individualiser les risques et de proposer des primes d'assurance personnalisées et pourquoi pas en temps réel.

Cette période de transition incite à mettre en place de nouveaux modèles d'assurance, fondés sur l'échange de données entre la voiture, les infrastructures et les services embarqués (comme les GPS).

Bruno Aïdan
AXA Data Innovation Lab

L'analyse des données toujours plus précises de conduite (accélération, anticipation) et d'environnement (route, événement), amène à réduire les risques liés au comportement, limiter les impacts de risques circonstanciels et bénéficie au final à l'assuré individuel en réduisant ses coûts et en permettant de nouveaux usages, tels que le partage de véhicule.

D'autre part, lors de la survenue d'accidents, la collecte des différentes données permettra de mieux comprendre les causes et ainsi de détecter et corriger des anomalies ou des vulnérabilités afin de rendre les véhicules toujours plus sûrs.

De nouveaux services d'assurance orientés usage

Hélène Chauveau
Responsable des risques émergents chez AXA

Lorsqu'en 2040, 70% des nouveaux véhicules introduits sur les routes n'auront plus de chauffeur (source Atelier BNP Paribas), il faudra trouver le moyen de « faire coexister pendant une longue période de transition des véhicules traditionnels (types deux roues, piétons, etc.) avec des voitures robotisées entraînant, à la clé, des règlements de sinistres longs et compliqués.

L'assurance auto étant déjà un domaine prisé par les constructeurs automobiles, il est probable qu'elle soit entièrement prise en charge par les constructeurs. Les particuliers, devenus de simples passagers transportés, souscriraient alors des assurances personnelles, garantissant leur droit à indemnisation en cas de dommages corporels suite à un accident ou moins tragiquement, en cas de retard ou d'annulation dû au transporteur. Aussi, beaucoup d'assureurs plaident-ils pour l'instauration d'un système dit de « responsabilité sans faute » (« no-fault liability »).

Hélène Chauveau
Responsable des risques émergents chez AXA

Pour simplifier dans ce système la victime est indemnisée et les assureurs des diverses parties s'accordent ensuite pour déterminer les responsabilités

Une assurance globale

La corrélation des données issues des véhicules et des objets connectés, qu'ils soient dans la maison (détecteur de fumée, d'intrusion...) ou sur soi (montre ou bracelet connecté) pourrait permettre aux assurances de proposer une offre globale (transport, habitation, santé) qui se réactualise en permanence en fonction des risques calculés.

Bruno Aïdan
AXA Data Innovation Lab

Depuis la souscription jusqu'aux dédommagements, les données vont progressivement prendre une place prépondérante dans les métiers de l'assurance. Ceci conduira à l'émergence et à la compétition entre plates-formes de données des acteurs de la chaîne de valeur. Pour ces acteurs, une double course s'engage donc, vers l'accès aux données mais aussi vers la transparence et le consentement des clients.

Depuis la souscription jusqu'aux dédommagements, les données vont progressivement prendre une place prépondérante dans les métiers de l'assurance.

Les assureurs et la société tout entière ont finalement intérêt à encourager l'utilisation de ces technologies connectées, que ce soit en voiture, chez soi ou en faisant un jogging, car globalement cela réduira les risques que nous prenons et faisons prendre aux autres.

Plus qu'une assurance...

Les informations que les assureurs détiendront sur les assurés leur donneront l'opportunité d'aller au-delà de leur métier traditionnel et d'offrir de nouveaux services à forte valeur ajoutée: évitement des embouteillages, mise en relation (voyager avec des personnes ayant des affinités communes), recommandations touristiques personnalisées (en fonction des goûts, de la localisation, de la météo), etc.

Pour protéger les individus et faire preuve de la transparence totale que requiert le fonctionnement de ce nouveau modèle de société, AXA met la data privacy au coeur de ses réflexions sur l'évolution de l'assurance. L'objectif étant que les assurés y trouvent largement leur intérêt, à l'image de la géolocalisation sur les téléphones portables (itinéraires, météo, localisation en cas de vol, etc.).

Ainsi, l'assurance pourrait se muer en compagnon virtuel, veillant fidèlement et intégralement sur nous, prêt à anticiper des problèmes et à intervenir en cas de problème.

AXA met la data privacy au coeur de ses réflexions sur l'évolution de l'assurance.

Des voitures sans chauffeur mais pas sans pirates, un nouveau risque à envisager sur les routes de demain.

La loi nous impose de rester maître de notre véhicule en toutes circonstances ou presque, mais que se passera-t-il dès lors que nous ne serons plus aux commandes ?

Le véhicule autonome s'apprête en effet à révolutionner les routes: d'ici 25 ans, 75% des véhicules utilisés n'auront plus de chauffeur (source : IEEE). Pour être autonomes, les voitures devront être ultra-connectées (GPS, connexion entre voitures et avec l'infrastructure routière), et qui dit connexion, dit risque de piratage...

Mais les pirates des routes du XXIe siècle ne ressembleront pas aux fous furieux de Mad Max, se balançant au bout d'une perche pour venir nous ravir le volant à grands coups de massues à pointes. Ils seront bien plus discrets, agissant à distance, dissimulés derrière un écran.

Quels risques nous attendent sur les routes de demain ? Saviez-vous que...


1/ L'automobile pourrait devenir un nid à virus ?

L'industrie automobile a progressivement éliminé les liens mécaniques entre une commande et son action, faisant de la voiture un véritable ordinateur sur roue. Par exemple, en appuyant sur la pédale de frein, nous ne freinons plus physiquement, nous demandons au système informatique embarqué d'activer la fonction freinage. Cette informatisation de l'automobile risque d'apporter son lot de désagrément bien connus : bugs, mises à jour de sécurité... et virus !

2/ Des hackers ou des systèmes de géolocalisation intrusifs pourraient nous tracer ?

Dans la voiture autonome, les systèmes GPS seront toujours en action, échangeant des informations en continu pour se repérer dans l'espace. Et aujourd'hui, le GPS fait déjà partie du quotidien des français. En effet, près de neuf personnes sur dix utiliseraient soit celui de la voiture, soit une application installée sur le téléphone comme Google Maps ou Waze (OpinionWay, 2015). Des failles de sécurité ont déjà été identifiées. Par exemple en 2010, selon le site UnderNews, Youssef Manar, un expert marocain en informatique a repéré une faille de sécurité dans le système de l'application britannique SimplyTrak, une solution de géolocalisation de flottes de véhicules. La nature de la défaillance? Tout hacker débutant pouvait aisément avoir accès et visualiser les données de localisation des 7 238 utilisateurs. Ainsi, les GPS seront probablement la cible de nombreuses attaques pirates et aussi une source d'information légale qu'elle soit policière ou commerciale particulièrement intéressante.

Et aujourd'hui, le GPS fait déjà partie du quotidien des français. En effet, près de neuf personnes sur dix utiliseraient soit celui de la voiture, soit une application installée sur le téléphone comme Google Maps ou Waze.

3/ Les véhicules pourraient se faire voler en un clic ?

La possibilité de déverrouiller à distance une voiture est très utile pour les dispositifs d'autopartage... et très pratique pour les voleurs de voitures nouvelle génération, plus proches du hacker que du crocheteur de serrure.

BMW en a fait les frais il y a quelques mois, lorsque des membres de l'ADAC, une puissante association d'automobilistes allemande, ont mis en évidence une faille de sécurité dans le système Connected Drive, qui permet de gérer l'ouverture du véhicule à distance via son smartphone. Visiblement la connexion entre la voiture et le téléphone mobile n'était pas sécurisée et le fichier de configuration modifiable... La société allemande a dû faire en urgence un patch correctif et mettre à jour 2,2 millions de véhicules dans le monde.

4/ Des accidents de la route pourraient être provoqués à distance ?

Les capacités de connexion (Bluetooth, Wifi, GSM) de la voiture connectée constituent des brèches de sécurité qui permettent de s'emparer à distance des commandes de pilotage, ce qui pourrait engendrer des accidents graves, voire constituer des armes puissantes dans les mains des criminels, selon un rapport du FBI.

En juillet 2015, deux experts en sécurité américains, Charlie Miller et Chris Valasek ont ainsi piraté, dans des circonstances exceptionnelles, une Jeep Cherokee, éteignant, entre autres, le moteur en plein milieu de l'autoroute. Chrysler a dû envoyer une clé USB avec une mise à jour de sécurité à installer à plus d'un million de ses clients.

Plusieurs chercheurs en sécurité ont démontré qu'ils pouvaient entrer dans l'ordinateur de bord d'un véhicule et prendre le contrôle du pilotage: allumer ou éteindre le moteur, activer ou relâcher les freins, accélérer, tourner le volant, allumer les essuie-glaces, etc. Un rapport du sénateur Ed Markey a même conclu que « presque 100 % des véhicules connectés sur le marché présentent des failles de sécurité ». Le passage au véhicule autonome va donc exiger de sérieuses améliorations en la matière.

5/ La voiture serait un des points d'entrée de la ville piratable ?

Les voitures autonomes ne seront pas les seules à être informatisées et interconnectées, toutes les infrastructures le seront progressivement: panneaux et feux de signalisation, électricité, caméras, capteurs... A mesure que les villes intelligentes (smart cities) vont se développer, connectant les différentes fonctions les unes aux autres, les villes vont se transformer en véritables terrains de jeu pour hacker. Ce sera un peu comme jouer à Sim City ou à Watchdog, mais en vrai !

Les assureurs face aux nouveaux pirates des routes

Certains experts, comme le cabinet KPMG, estiment que les primes d'assurance auto chuteront étant donné que les voitures autonomes permettront de diminuer drastiquement le nombre d'accidents de la route. Néanmoins, l'incertitude liée aux risques et conséquences de piratages et le coût de la technologie embarquée dans ces voitures (caméras, capteurs, etc.) pourraient, dans un premier temps, pousser les assureurs à maintenir ou à augmenter le montant des primes. Basil Enan, directeur de Coverhound, une start-up américaine qui compare les voitures autonomes, prédit par ailleurs que « l'assurance automobile deviendra très proche de l'assurance habitation, où les sinistres sont rares, mais très couteux ».

Basil Enan
Directeur de Coverhound

L'assurance automobile pourrait même être, à l'avenir, à la charge du constructeur ou des plateformes d'auto-partage, comme Autolib ou Uber, et non plus des particuliers, qui deviendront de simples usagers.

L'assurance automobi pourrait même être, à l'avenir, à la charge du constructeur ou des plateformes d'auto-partage, comme Autolib ou Uber, et non plus des particuliers, qui deviendront de simples usagers.l

Ainsi, si les assureurs ne peuvent pas nous vacciner contre les pirates et leurs conséquences, ils pourront néanmoins exiger des constructeurs et des loueurs des normes de sécurité suffisamment élevées, à l'image des crash test, afin que les véhicules restent au maximum hors de portée d'un abordage.

Trois questions à Bruno Marzloff

La voiture connectée ne changera pas notre éthique

Sociologue, Bruno Marzloff a fondé Chronos, laboratoire spécialisé dans les mobilités innovantes, il y a dix-sept ans. Ce cabinet d'études rassemble des acteurs des transports, des médias et de la ville. Il a signé de nombreux ouvrages dont Le cinquième écran, les médias urbains dans la ville 2.0, et Pour une mobilité plus libre et plus durable, en collaboration avec Daniel Kaplan.

AXA : Avec la voiture autonome, le contrôle passe du conducteur au robot. Sommes-nous prêts à laisser l'automobile prendre les décisions pour nous ?

B. MARZLOFF: La conduite manuelle reste la plus familière. Le passage à l'automatisation, le moment où "la machine prend la main" est bien sûr déroutant pour nos cerveaux cartésiens. C'est sans doute pour cette raison que les constructeurs s'efforcent d' "anthropomorphiser" la machine, avec des voix humaines, rassurantes. Mais, il ne faut pas caricaturer. La voiture autonome ne surgit pas de nulle part pour évincer brutalement le conducteur. D'abord, il existe d'autres modes de transport automatisés (le métro, par exemple). Ensuite, même dans nos voitures, nous avons déjà adopté divers outils qui prennent les décisions pour nous. Le GPS, par exemple, décide de l'itinéraire; les régulateurs de vitesse sélectionnent, quant à eux, l'allure la mieux adaptée. Finalement le véhicule autonome n'est que le pas d'après, l'extension logique de ce pilotage semi-automatique déjà en place.

Par ailleurs, la voiture autonome ne doit pas être considérée comme une fin en soi: elle ne va pas résoudre tous les problèmes (embouteillages, solutions de partage, pollution...) par la magie de la technologie. Certes, c'est un élément de réponse pour des questions essentielles mais, même automatisée, elle reste une voiture. Les vrais enjeux sont ailleurs, dans les modèles d'usage que les autorités, les opérateurs et les particuliers adopteront ou non.

"Finalement le véhicule autonome n'est que le pas d'après, l'extension logique de ce pilotage semi-automatique déjà en place"

AXA : Le véhicule autonome prendra tout de même des décisions, parfois dans des situations complexes (lors de risques d'accidents, par exemple). Cela ne pose-t-il pas un problème éthique ?

B. MARZLOFF: La voiture connectée ne changera évidemment pas notre éthique. On parle souvent des situations d'accident, des choix que devra alors faire la voiture autonome. Mais cette dramatisation fausse le débat et élude la question de fond, beaucoup plus vaste que le simple cas de la voiture. Aujourd'hui, la prise de décision fondée sur les algorithmes et échappant à l'homme touche d'innombrables sujets comme l'internet des objets, ou encore les "smart cities", des villes de plus en plus dépendantes des algorithmes. La réflexion est donc plus large, sociétale et politique. Et les décisions prises sur ces questions de fond conditionneront ensuite l'usage de la voiture autonome. Pas l'inverse.

"Aujourd'hui, la prise de décision fondée sur les algorithmes et échappant à l'homme touche d'innombrables sujets... La réflexion est donc plus large, sociétale et politique."

AXA : Comment les assureurs peuvent-ils accompagner l'émergence de ces usages ?

B. MARZLOFF: Pour être plus impliqués, plus innovants, les assureurs doivent s'abstraire de l'objet "véhicule autonome" et prendre en considération la transformation plus profonde de l'écosystème automobile. Quand ils co-entreprennent des projets avec des start-up dans le monde du partage automobile, il s'agit d'une voie très intéressante. Autres sources d'innovation, les propositions Pay As You Drive ou Pay How You Drive, qui prennent en compte l'utilisation de la voiture ou le comportement du conducteur. Ces solutions montrent une vraie compréhension des changements en cours. Au fil du XXe siècle, la voiture a imposé sa nécessité. Elle représente aujourd'hui 80 % des déplacements longue distance, preuve de sa popularité. Il ne s'agit donc pas de "surfer" sur la vague de l'automatisation en proposant simplement de nouveaux types de contrats mais bel et bien de comprendre comment assurer les nouvelles formes de mobilités dans des conditions acceptables pour la société, la ville, le quotidien des individus...