Tanguy Touffut Directeur Général d'AXA Global Parametrics

Comment la science des données aidera à faire face aux catastrophes

Enjeux environnementaux
1 déc. 2017

Les catastrophes naturelles, qui provoquent des pertes humaines et matérielles, sont de plus en plus graves et fréquentes. Au cours de la seule année dernière, un véritable défilé d’ouragans a semé la terreur à travers les Caraïbes et les Etats-Unis, le Mexique a été secoué par un tremblement de terre, l’Afrique de l’Est a subi une grave sécheresse tandis que l’Asie du Sud ainsi qu’une partie des continents africain et sud-américain ont été victimes de glissements de terrain et d’inondations.

26 millions de personnes
tombent dans la pauvreté chaque année

à cause des catastrophes naturelles

520 milliards de dollars
Côut des catastrophes naturelles pour l'économie

Source : Banque Mondiale

Selon la Banque Mondiale, les catastrophes naturelles coûtent à l’économie 520 milliards de dollars par an, et font tomber chaque année près de 26 millions de personnes dans la pauvreté. Les changements climatiques pourraient encore exacerber ces chiffres, en rendant ces événements de plus en plus dramatiques et fréquents. Avec la COP23 qui s’est tenue au mois de novembre dernier et la toute prochaine conférence de Paris sur le climat, ces données soulignent l’urgence de trouver à cet enjeu climatique des solutions visant à mieux protéger les plus vulnérables d’entre nous.

Les effets concrets du changement climatique sur les événements extrêmes

Le changement climatique est responsable de la hausse des températures (observable ci-dessous), mais impacte aussi les événements climatiques extrêmes.

Le rapport de 2013 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a établi que le changement climatique devrait globalement réduire la fréquence des ouragans. Cependant, les ouragans les plus violents (de catégorie 4 ou 5) sont amenés à devenir plus fréquents, de même que les pluies qu’ils provoquent. Le rapport de 2007 du GIEC prévoit également une augmentation du niveau de la mer à cause du changement climatique, ce qui signifie que les ouragans causeront probablement davantage d’inondations liées aux ondes de tempête.

L’un des outils les plus efficaces pour opposer une résistance à ces événements est l’assurance, qui injecte dans l’économie des capitaux pour la reconstruction. Les assurances couvrent déjà environ 25% des dégâts globaux occasionnés par les catastrophes naturelles. Cependant, pour les pays à revenu faible et intermédiaire, qui sont les plus durement touchés et les moins bien préparés, la couverture est sensiblement plus base et peut tomber en dessous de 10%. L’assurance peut, et doit, aller plus loin.

Deux avancées majeures pourraient le permettre.

L’innovation dans les données pour gagner en réactivité

En premier lieu, les données météorologiques récoltées dans le monde entier peuvent maintenant être très précisément surveillées grâce aux progrès technologiques qui ont lieu dans le domaine des satellites et du big data. La qualité des données, disponibles de façon plus granulaire, s’est grandement améliorée.  Par exemple, le taux de précipitations peut être globalement suivi, au jour le jour, sur plusieurs kilomètres. Et l’on a aujourd’hui accès à l’historique des données météorologiques sur plus de trente ans.

Le suivi et la qualité des données météorologiques se sont largement améliorés au cours des dernières décennies

L’ouragan Irma (catégorie 4), qui a frappé cette année les Caraïbes et les Etats-Unis, a provoqué des dégâts majeurs. Il a été suivi de près par l’ouragan José, comme le montre cette image d’animation basée sur les données satellites de la NASA:

Les données satellite de la NASA sont converties en index de végétation mesurant la “surface verte” dans le temps et dans l’espace. Cette animation illustre la couverture végétale globale sur 16 jours et sur un mois, de l’an 2000 à la fin 2013:

Tout ceci a ouvert la voie à l’assurance paramétrique, une nouvelle sorte de transfert de risque qui utilise, entre autres, les données satellites comme un “proxy” pour les pertes terrestres. Les paiements se déclenchent automatiquement lorsque les données indiquent qu’une catastrophe s’est produite. Lorsqu’elles détectent de trop faibles précipitations, les données satellites déclenchent l’indemnisation des agriculteurs touchés par la sécheresse. Les données terrestres concernant les mouvements de terrain déclenchent, elles, l’indemnisation des victimes de tremblements de terre.

Comment fonctionne l’assurance paramétrique

L’assurance paramétrique est basée sur l’utilisation d’un paramètre corrélé aux dommages matériels ou financiers subis par le client afin d’élaborer la protection la plus pertinente. Les données météorologiques, disponibles dans le monde entier et de façon très précise, permettent à l’assurance paramétrique d’être particulièrement intéressante pour toutes les activités exposées aux risques météorologiques, comme l’agriculture et l’énergie, à la fois dans les développés ou émergents.

Cependant, l’assurance paramétrique peut être utilisée dans beaucoup d’autres domaines : par exemple, AXA propose avec fizzy une assurance paramétrique couvrant l’utilisateur contre les retards d’avion.

L’assurance paramétrique permet une indemnisation très rapide. Elle est plus abordable que l’assurance traditionnelle et peut couvrir le monde entier, ce qui en fait le mode d’indemnisation idéal des pays émergents touchés par les catastrophes naturelles. Les paiements déclenchés par les données parviennent au pays concerné immédiatement après l’événement, puisque aucun déplacement sur zone n’est nécessaire afin de réaliser une estimation des dégâts. Cette assurance est aussi moins onéreuse puisque les données, très fiables, peuvent être facilement visualisées par les assureurs. Certains pays peuvent également utiliser les données météorologiques comme un outil de prévention, afin d’anticiper les catastrophes et de mieux s’y préparer lorsque les données indiquent qu’elles sont sur le point de se produire.

Les données peuvent être utilisées comme un moyen d’alerter sur l’imminence d’une catastrophe

Des météorologues utilisent les données pour montrer les trajectoires potentielles d'un ouragan selon plusieurs scénarios. Sur cette carte "spaghetti", les traces sont celles de l'ouragan Maria telles qu'elles ont été analysées par l'American Global Forecast System pour prédire où et quand l'ouragan va frapper. D'autres modèles permettent d'aller plus loin pour estimer l'impact financier d'une catastrophe. L’African Risk Capacity (ARC) utilise l’assurance paramétrique afin de protéger les gouvernements africains contre les risques d’inondation.

Les paiements accélérés entraînent des effets de levier très appréciables après une catastrophe naturelle. Des études menées à l’université d’Oxford prouvent que le versement de liquidités, quelques semaines après un événement de ce genre, est quatre fois plus efficace qu’une levée de fonds plusieurs mois après. Les familles qui reçoivent de l’argent ou de la nourriture après une catastrophe naturelle n’ont plus besoin de vendre leurs biens ni de déscolariser leurs enfants. Par conséquent, les paiements accélérés empêchent les populations les plus vulnérables de tomber dans la pauvreté.

Le gouvernement du Vanuatu a reçu 1.7 millions de dollars d’indemnisation de l’assurance paramétrique par le Pacific Catastrophe Risk Assessment and Financing Initiative, après les dégâts causés par le cyclone Pam en 2015.
Graham Crumb

Des partenariats publics-privés pour aller plus loin

Outre les données, un autre progrès majeur est constitué par le fait que les gouvernements, aussi bien que les institutions internationales, commencent à prendre en compte l’efficacité et l’importance de l’assurance, en particulier paramétrique, dans la gestion des catastrophes naturelles et les efforts de reconstruction.

La Banque Mondiale et l’Union africaine ont mis au point ensemble un mécanisme de partage régional des risques, financé par des donateurs, pour permettre aux gouvernements d’assurer leur population contre les catastrophes naturelles. Le G7 s’est engagé à assurer jusqu’à 400 millions de personnes vulnérables supplémentaires contre les risques liés au climat d’ici 2020. Et cette année, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont inauguré un centre et un fonds chargés d’apporter une assistance technique et de créer une assurance-climat.

Ban Ki-moon
Ancien Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies

L'initiative climatique "Anticiper, absorber et remodeler" de l'ONU pour est un partenariat entre de multiples parties-prenantes, partenariat qui se propose en premier lieu d’accélérer la résilience climatique pour les plus vulnérables avant 2020, en consolidant trois éléments : d’abord, l’amélioration de notre capacité d’anticipation et d’action sur les événements climatiques grâce à la prévention et à l’intervention immédiate. Ensuite, la capacité d’absorber les chocs en étendant les assurances et la couverture sociale. Enfin, la capacité d’adapter le développement en vue de réduire les risques au niveau national et international. L’investissement dans le domaine de la résilience climatique peut sauver 23 000 vies chaque année.

Les pays en développement achètent de plus en plus d’assurances (traditionnelles ou paramétriques) contre les catastrophes naturelles, ou des primes de subvention pour les personnes vulnérables. Le principal atout est leur barème. Les structures gouvernementales existantes peuvent être développées afin de toucher la plus grande part de la population et de coordonner les levées de fonds après une catastrophe naturelle.

Le Mexique a reçu 150 millions de dollars de la part de l’assurance paramétrique après avoir été frappe par un violent séisme en septembre 2017. Ces fonds sont actuellement utilisés pour la reconstruction et la réhabilitation, venant en aide à des centaines de milliers de personnes. Les îles caraïbes, deux semaines à peine après le passage des ouragans Maria et Irma, ont touché 54,4 millions de dollars de la part de l’assurance paramétrique.

Ces gouvernements ont géré les risques liés aux catastrophes naturelles de façon proactive. Ils sont moins dépendants de l’aide humanitaire et n’ont pas eu besoin de piocher dans le budget de secteurs-clés comme la santé ou l’éducation. A la place, le secteur privé a été sollicité pour prendre en charge une partie des pertes liées aux catastrophes naturelles.

Voir plus grand et plus loin

AXA investit de façon significative dans l’assurance paramétrique. Cette année, nous avons créé l’entité AXA Global Parametrics, qui propulse l’innovation dans le transfert de risques basé sur les données. Nous nous attachons également à affiner les données pour modéliser plus précisément les dégâts réels au sol.

AXA approfondit ses relations avec les gouvernements et les institutions internationales afin de créer des partenariats public-privé, en collaboration étroite avec le Groupe de la Banque Mondiale et d’autres institutions du même genre. Nous sommes convaincus que c’est en coopérant avec le secteur public, en tirant parti de son savoir-faire, de ses réseaux de distribution et de ses connaissances de terrain, que nous serons en mesure de venir en aide aux plus vulnérables.

Nous étendons les frontières géographiques de notre présence depuis 2006, année pendant laquelle AXA a lancé l’un des premiers marchés paramétriques en assurant le Programme alimentaire Mondial (PAM) des Nations Unies contre la sécheresse en Ethiopie. Cette année, nous assurons, aucx côtés d’un panel de réassureurs, les îles du Pacifique et les Philippines contre les séismes et les typhons, à hauteur de 220 millions de dollars. Nous assurons aussi de nombreux pays africains contre les dégâts liés à la sécheresse, en particulier à travers l’African Risk Capacity et l’Initiative pour la résilience rurale (R4) du PAM. Ces marchés paramétriques ont été facilités par l’Union Africaine, les Nations Unies, le Groupe de la Banque Mondiale, des banques régionales de développement et d’autres institutions internationales ou pays donateurs. Travailler avec ces organisations a apporté à AXA une connaissance inestimable des façons d’apporter au secteur public des solutions d’assurance face aux changements climatiques.

C’est en utilisant de nouvelles approches de l’assurance, qui tirent parti des innovations technologiques, et en travaillant avec le secteur public, que nous trouvons des solutions novatrices pour protéger les populations les plus exposées aux catastrophes naturelles. Les discussions qui auront lieu ce mois-ci et le mois prochain lors des conférences sur le climat feraient bien de compter l’assurance paramétrique souveraine au nombre des outils les plus efficaces face aux risques, toujours plus élevés, liés au climat.

Si nous sommes incapables de contrôler l’ampleur du bouleversement climatique, nous pouvons au moins tenter d’amortir ses effets en exploitant les données pour protéger le plus grand nombre de personnes, et les protéger mieux.