Hélène Chauveau Responsable des Risques Emergents chez AXA

Comment j’ai ramené l’un des pires virus de l’histoire dans mes valises

Inside the Emerging Risks Room
19 juil. 2017

Pour prévenir les risques de demain, il faut les imaginer ! Dans cette série, nous confrontons trois experts à une crise imaginaire qui pourrait se produire dans 5 à 10 ans. Comment l’éviter ? Comment s’y préparer ? Comment en gérer les possibles retombées ? Réponses dans la Emerging Risks Room.

Baltimore, 7 février 2022, 10h12. Katie, 27 ans, se rend à son travail, un cinéma situé dans le quartier de Fells Point. Cela fait maintenant 2 ans qu’elle y est employée, en parallèle de ses études en littérature. Comme d’habitude, Katie prend le bus, qui la dépose à environ 500 mètres du bâtiment.

Emmitouflée dans son épais manteau, les mains dans les poches et la tête couverte d’un bonnet, elle profite de cette marche pour repenser à la semaine passée. Mercredi dernier, elle était encore à Lima, où elle terminait un échange universitaire d’un semestre. Ce soir-là, elle faisait la fête dans un bar de la ville avec Jane et Marguerite, deux amies de son université, mais aussi avec Nina, Pedro, Valeria et Gustavo, qu’elle a rencontré là-bas. Le lendemain matin, après une courte nuit de sommeil, elle décollait de l’aéroport Jorge-Chávez, direction les Etats-Unis.

Vendredi, Katie a eu plus de mal que d’habitude à se réveiller – le contrecoup du voyage et de la fête s’est-elle dit. Ce qui ne l’a pas empêché d’aller travailler. Mais peu avant la fin de son service, elle s’est sentie prise de vertige. La caisse enregistreuse s’est mise à tanguer dangereusement. La lumière des néons l’éblouissait. Elle a fermé les yeux et s’est agrippée à sa chaise, fermement. Quand elle a cru le malaise passé, elle s’est levée pour aller prendre l’air un instant. A ce moment, ses jambes se sont dérobées sous elle. C’est Mike, son collègue, qui l’a retenue alors qu’elle tombait brièvement dans les pommes.

Samedi, Katie était de retour à son poste. Elle n’allait pas vraiment mieux. Moins bien même : elle se sentait fiévreuse, entre poussées de chaleur et refroidissements passagers. Elle toussait aussi, un peu. Et elle ne pouvait s’empêcher de se gratter la nuque, où quelques boutons étaient apparus, comme lors d’une réaction allergique. En rentrant chez elle ce soir-là, Katie est allée directement dans sa chambre, s’effondrer sur son lit. Malgré la chaleur réconfortante de sa couette et ses habits, qu’elle n’avait pas enlevés, elle ne pouvait s’empêcher de grelotter.

Depuis, Katie a l’impression de vivre dans une sorte de brouillard continu, plus ou moins épais par période. Elle est en pilote automatique, tout le temps. La fièvre est constante. Les épisodes de vertige, moins importants que lors de son évanouissement, se multiplient.

Comme dimanche est son jour de repos, elle est allée aux urgences de l’hôpital Johns Hopkins. Pendant son attente dans le hall, elle a remarqué que plusieurs Sud-Américains viennent eux aussi consulter. Comme elle, ils semblent fiévreux et toussent. Le médecin lui a prescrit une prise de sang, de l’aspirine, « et surtout beaucoup de repos, c’est sûrement une fatigue passagère ou une carence en magnésium ». Malheureusement, rien n’y fait. Aujourd’hui, les quintes de toux ont redoublé. Ce matin, Katie a même craché du sang avant de partir au travail.

Demain, son collègue Mike sera absent. Il ne sera pas là pour l’accueillir par son traditionnel et enthousiaste « Hey Katie, how you’re doin’ today ? » Il sera cloué au lit. Après-demain, ce sera Clarence, celui qui vérifie les billets à l’entrée des salles, qui s’absentera, après s’être évanoui en rentrant de son service. Et aussi Quang et Tatiana, qui s’occupent du ménage entre deux séances.

En milieu de semaine prochaine, de nombreux clients du cinéma connaîtront des symptômes identiques. A Lima, la situation est plus inquiétante : trois quartiers entiers, dont celui où vivait Katie, sont fortement touchés. Dans 10 jours, le premier décès y sera signalé. Cinq jours plus tard, le bilan provisoire atteindra les 30 victimes pour la seule capitale péruvienne. Des foyers seront détectés au Mexique, au Chili, au Venezuela et aux Etats-Unis. Les premiers cas feront leur apparition en Europe et en Asie.

Au grand désarroi des médecins, les médicaments existants s’avèreront tous inutiles à enrayer ou ne serait-ce qu’à contenir la maladie. Dans plusieurs laboratoires à travers le monde, des équipes de recherches se pencheront sur la mise en place d’alternatives – des initiatives coûteuses et longues, dont les premiers résultats concrets ne devraient apparaître que d’ici plusieurs mois.

Dans 20 jours, l’OMS émettra une alerte d’épidémie. A l’échelle mondiale, le bilan dépassera la centaine de morts. Le nombre de cas déclarés se comptera, lui, en milliers. L’histoire de ce que les médias surnommeront bientôt le « virus américain » ne fait que commencer.

Conséquences
N°1 | Etablissements de santé débordés

Les services de santé et les administrations sont concentrées uniquement sur la limitation de l’épidémie et désinvestissent leurs activités « traditionnelles ». Plusieurs membres du personnel médical sont touchés.

N°2 | Impact économique

Baisse importante des activités humaines par peur de la contagion (les gens ne vont plus travailler, limitent leurs déplacements en public, leurs achats…).

N°3 | Baisse / arrêts des échanges internationaux

Diminution drastique du trafic des marchandises et des personnes, arrêt quasi total dans les zones les plus touchées.

N°4 | Flux migratoires

Des populations des pays les plus touchés tentent de rejoindre les pays les plus « sécurisés » (viralité moins forte, meilleur système de santé).

<Pourquoi c'est possible>

Entre 1918 et 1919, la grippe « espagnole » fit plus de victimes que la Première Guerre mondiale. En cause : l’émergence d’un nouveau virus de la grippe à partir de la faune aviaire, qui a provoqué une forte contagiosité (pandémie) et mortalité. L’absence d’antibiotiques pouvant soigner la maladie a été mis en cause comme facteur déterminant dans sa diffusion à travers le monde.

50 millions
Nombre de décès causés par la Grippe espagnole

(1918-1919), à travers le monde

500 mille
Entre 250 et

Décès causés par la grippe saisonnière traditionnelle dans le monde

Plus proches de nous, d’autres épidémies infectieuses ont marqué les esprits, comme la grippe aviaire (H5N1) en 2003, le Syndrome respiratoire aigu sévère lié au coronavirus (SARS-CoV, qui a provoqué la mort de près de 800 personnes entre 2002 et 2003), le Coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS-CoV, détecté en 2012, et dont le bilan s’établit à 670 morts), ou encore Ebola (11 000 décès entre 2014 et 2016). A l’avenir, de tels épisodes adviendront encore.

Le contexte géopolitique actuel, et en particulier la multiplications d’Etats défaillants et l’accroissement de la menace terroriste ou de conflits en tous genres ne font que renforcer les facteurs de risques et de crises potentiels, comme par exemple la création et la diffusion intentionnelles d’agents pandémiques.

400 millions de personnes dans le monde n’ont pas accès aux services de santé essentiels. Source : WHO (2015)

Dans le cadre des maladies respiratoires, la rapidité des services de surveillance de services publics (santé, administration) à détecter l’évolution d’un virus connu, l’apparition d’un nouveau virus ou la résurgence d’un virus ancien est déterminante dans la gestion et la contention d’une possible épidémie. Tout comme la capacité de prise en charge et l’administration de soins appropriés.

C’est d’ailleurs en ce sens que la Banque Mondiale, en collaboration avec l’OMS et des acteurs privés, a mis en place en 2016 le Mécanisme de financement d’urgence en cas de pandémie (Pandemic Emergency Facility), un dispositif qui permet d’injecter rapidement des fonds pour faire le plus rapidement face à l’apparition d’une épidémie.

Enfin, la recherche, et plus particulièrement la rapidité dans le développement d’un test diagnostique et d’un potentiel vaccin adapté au nouveau virus, est cruciale.

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Les participants
Groupe AXA
AXA_Emerging_Risks_Team
Groupe AXA
Hélène Chauveau est Responsable des Risques Emergents chez AXA
Carter Center
Stephen_Blount
Carter Center
Dr. Blount est responsable des Projets de Santé Spéciaux au Carter Center. Il préside également le groupe international de travail pour l’éradication des maladies.
Groupe AXA
Sohel_Abu
Groupe AXA
Directeur Médical du Groupe AXA
Institut Pasteur
Arnaud_Fontanet
Institut Pasteur
Responsable de l’Unité Epidémiologie des maladies émergentes de l’Institut Pasteur

*Illustrations : Léonard Dupond