Le cœur du métier d’un assureur est de prévenir et de protéger ses clients des risques. Pour assurer au mieux cette mission, il est nécessaire de comprendre et de se préparer aux risques auxquels nous aurons à faire face dans le futur.

Hélène Chauveau, qui dirige le département des Risques Emergents chez AXA, les définit comme « des risques nouveaux ou des risques anciens qui se transforment et qui, généralement, sont caractérisés par des incertitudes majeures ». Des incertitudes « qui proviennent en partie du manque de données historiques permettant de les analyser, mais aussi de changements technologiques, scientifiques, socio-politiques ou légaux qui entraînent une discontinuité dans leur évolution », précise-t-elle.

Dans ce contexte, comment étudier et hiérarchiser ces potentielles menaces, alors même qu’ « il existe théoriquement des centaines de risques émergents, souvent caractérisés d’ailleurs par le manque de consensus sur leurs impacts potentiels » ?

Depuis 2014, Hélène et son équipe ont mis en place le Emerging Risk Survey. En interrogeant plus d’un millier d’employés du groupe à travers le monde, mais aussi un réseau de scientifiques, ce baromètre vise à agréger les parcours, les cultures et les compétences pour proposer une vision globale des risques à venir.

Les résultats de cette année témoignent d’une prédominance du risque environnemental (changement climatique, ressources naturelles), technologique (intelligence artificielle, Internet des objets, risques cyber), mais aussi financier. Analyse.

Risque émergent #1 : Changement climatique

  

Pour la troisième année consécutive, le risque environnemental figure au sommet du classement des risques émergents. Une situation qui n’étonne pas Joaquim Pinto, professeur de Météorologie et qui dirige la chaire AXA sur les Risques Climatiques et Météorologiques Régionaux au Karlsruhe Institute of Technology. Il y voit même le signe positif d’une prise de conscience générale :

Joaquim Pinto
Titulaire de la Chaire AXA Risques Climatiques et Météorologiques Régionaux

Les cinq années les plus chaudes que nous ayons connues ont eu lieu depuis 2010. Étant donné que le changement climatique se poursuit, nous pouvons nous attendre à ce que la fréquence des vagues de chaleurs intenses augmente dans les 10 prochaines années. Il en va de même pour l’apparition d’ondes de tempêtes ou encore de la montée des eaux en zones côtières.

Les zones côtières sont en effet particulièrement à risques, d’autant que l’urbanisation ne cesse d’augmenter : « La concentration rapide de populations sur les zones côtières, comme en Asie du Sud-Est, en Afrique de l’Ouest ou au sud-est des Etats-Unis, mais aussi la recrudescence de biens assurés dans ces zones est très problématique car ce sont des zones souvent affectées par de fortes chutes de pluie, des typhons et des ondes de tempête », explique Joaquim Pinto.

Pour lui, il est indispensable que les autorités nationales et locales se saisissent du problème. Les entreprises peuvent également participer à la limitation des effets de ces risques. Selon lui, la régulation des constructions en zone inondable est l’un des meilleurs exemples d’action à la portée des entreprises et des pouvoirs publics : « Alors que ce n’est évidemment pas une bonne idée d’un point de vue physique, la construction en zone inondable reste un phénomène courant qui découle du besoin de logements en périphérie des grandes villes. Une meilleure connaissance de la part des autorités locales de ces sujets pourrait être très utile pour limiter l’impact des risques liés au changement climatique. »

Risque émergent #2 : Risque cyber

Le risque cyber, un risque émergent ? Pour Victoria Melvin, directrice de la recherche – Sécurité du Groupe AXA, c’est une question de point de vue : « De prime abord, le risque cyber existe depuis la création d’Internet. On peut donc difficilement le qualifier d’“émergent”. Mais, selon les standards du secteur de l’assurance, le risque cyber l’est bel et bien : il est encore peu connu et nous n’avons tout simplement pas assez de perspective historique pour y apposer un prix avec les méthodes de pricing traditionnelles. »

Et il y a une bonne raison à ce manque d’informations : le risque cyber est en mutation permanente, comme le rappelle Victoria Melvin :

Victoria Melvin
Directrice de la recherche – Sécurité du Groupe AXA

Avec l’attaque du rançongiciel WannaCry, nous avons vu comment des centaines de milliers de personnes à travers une centaine de pays peuvent être touchées en à peine quelques secondes.

L’étendue du périmètre du risque cyber – de la cybercriminalité à la guerre informatique – et la diversité des entités touchées – du particulier aux Etats en passant par les entreprises – participent de cette complexité.

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Pour Victoria Melvin, « améliorer la connaissance du risque parmi les acteurs publics ou privés est un premier pas important, sachant que des mesures basiques de sécurité suffisent à prévenir un bon nombre des attaques causant le plus de dégâts ».

Une première étape qui, à terme, permettrait de faire évoluer la perception même du risque : « Un malentendu persiste : certains croient à tort que le risque cyber est technologique, alors qu’il s’agit d’un risque commercial. » précise-t-elle.

Risque émergent #3: Internet des objets, intelligence artificielle et robotisation

Pour Joanna Bryson, professeure au Département de Science Informatique au sein de l’Université de Bath, soutenue par le Fonds AXA pour la Recherche, certaines des évolutions technologiques de ces dernières années ont fait émerger des failles de sécurité difficiles à combler. C’est pourquoi le risque technologique figure à la troisième place du classement du baromètre 2017 des risques émergents.

Il s’agit d’un risque multifacette qui soulève de nombreuses problématiques, depuis les avancées dans le domaine de l’intelligence artificielle (avec le développement du deep learning) au développement de la robotique en passant par l’accroissement du nombre d’objets connectés (Internet of Things, IoT).

L’IoT, justement, présente deux principaux risques, selon Joanna J. Bryson : « La sécurité des données et celle des objets en eux-mêmes » :

Joanna Bryson 
Département de Science Informatique, Université de Bath (Soutenue par le Fonds AXA pour la Recherche)

Nous devons être en alerte. Les menaces peuvent autant provenir d’acteurs étatiques qui voudraient interrompre l’activité de systèmes d’informations, que de terroristes, de harceleurs, ou juste de jeunes délinquants qui pourraient vouloir utiliser des systèmes automatisés pour causer des destructions, numériques ou physiques, ou encore provoquer des coupures de réseau.

Pour ce qui est du développement de l’intelligence artificielle, le risque change de forme. Alors que la recherche et la mise en œuvre de services capables de prendre des décisions autonomes se multiplient, beaucoup se questionnent sur la fiabilité de ces systèmes.

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Pour Joanna Bryson, il est temps que les législateurs interviennent pour encadrer ces pratiques, sans pour autant entraver leur déploiement : « Nous sommes à un tournant décisif, et nous devons déterminer les politiques adaptées pour l’avenir ».

En même temps, elle note qu’ « il sera plus simple d’encadrer légalement l’intelligence artificielle que des institutions composées d’êtres humains car nous pouvons exiger de la transparence, que ce soit avec l’enregistrement des prises de décisions, ou encore avec l’auditabilité du code ainsi que celle des procédures d’entraînement des algorithmes. ».

Risque émergent #4 : Instabilité financière

Dix ans après la crise des subprimes, la croissance semble toujours fragile. Si cette dernière venait à ralentir avant que les déséquilibres financiers ne soient complétement résorbés, cela pourrait donner naissance à des risques qui devraient être observés avec vigilance durant les cinq à dix prochaines années.

Pour Laurence Boone, Global Head of Multi Asset Client Solutions - AXA IM, « il est très probable qu’alors que l’économie mondiale fera face à des ralentissements cycliques à moyen terme, certains risques relatifs à la volatilité des marchés se matérialiseront. Des vulnérabilités au sein du système seront mises à l’épreuve quand les marchés feront face à des tensions ».

L’économiste attribue cette fragilité à une combinaison entre une productivité faible et des politiques fiscales et monétaires exceptionnelles mises en place pour permettre aux économies de sortir de l’une des crises les plus sérieuses de ces dernières décennies :

Laurence Boone
Global Head of Multi Asset Client Solutions - AXA IM

Des taux directeurs extrêmement faibles ont soutenu la valorisation de la plupart des actifs financiers et réels, alors que les politiques n’ont pas réussi à relancer la croissance. La fin de ces politiques menées par les banques centrales, sans un accompagnement par des mesures fiscales et structurelles, pourrait conduire à un ébranlement des marchés financiers.

Du côté des acteurs publics, et en premier lieu des Etats et des collectivités, ainsi que des entreprises, le constat n’est pas plus optimiste : « Des taux d’intérêts historiquement bas combinés à des politiques fiscales généreuses maintenues en dépit de l’amélioration des conditions économiques ont conduit à un effet de levier accru sur les marchés, particulièrement pour les gouvernements et les entreprises non financières. »

Selon Laurence Boone, l’émergence de la Chine comme moteur principal de la croissance mondiale est un facteur de craintes complémentaire : « La Chine est sujette à de grandes instabilités financières qui devront être réglées à moyen terme. » Et ce alors même que l’économie mondiale dans son ensemble n’a jamais autant reposé sur une seule et unique économie émergente : « Un accident financier en Chine pourrait avoir des conséquences majeures si le pays s’ouvre aux marchés financiers mondiaux sans avoir corrigé ses déséquilibres », alerte-t-elle.

« La régulation financière et des politique prudentielles au niveau macro-économique sont les clefs qui permettent de limiter les risques au sein du système financier », conclut Laurence Boone, rappelant l’importance d’une action dans ce domaine pour parer autant que possible à ces éventualités.

Risque émergent #5 : Gestion des ressources naturelles

« Le fait que la gestion des ressources naturelles soit classée en 5e position dans ce classement est le reflet d’une prise de conscience croissante : l’économie mondiale a atteint une limite en termes de durabilité. » Pour Mark New, qui a étudié les crises liées à l’eau en Afrique et qui dirige la Chaire AXA sur le Risque Climatique Africain à l’université de Cape Town, le constat est limpide :

Mark New
Titulaire de la Chaire AXA sur le Risque Climatique Africain

Les causes profondes des tensions sur la demande en ressources naturelles vont continuer d’augmenter pendant les 5 à 10 prochaines années. La population mondiale continuera à croître, et avec elle la demande en nourriture, en fibres, en eau et en énergie. L’activité économique va devoir s’étendre pour répondre aux besoins vitaux de cette population.

Le cas de l’eau est à ses yeux particulièrement criant. C’est une ressource qui – en plus d’être vitale – se retrouve au cœur de tout le développement économique (production de nourriture, énergie, industrie) : « Nous avons du mal à découpler la croissance économique de l’exploitation de notre capital en ressources naturelles. »

Dès lors, une crise touchant l’approvisionnement en eau, qu’elle soit due à un manque de ressources ou à une demande trop importante, pourrait paralyser des régions entières et mettre en danger la vie de nombreuses personnes.

Pour Mark New, le sujet des ressources naturelles doit être pris en charge par les pouvoirs publics, tant au niveau national qu’international : « Ils peuvent agir sur de multiples fronts, que ce soit en supprimant les incitations néfastes qui encouragent l’exploitation des ressources naturelles comme l’eau ou le pétrole, en élaborant des lois conformes au développement durable, ou encore en mettant en place des plans de croissance qui intègrent la question de la durabilité. »

Risques émergents : « Eviter les angles morts »

Le rôle de ce baromètre des risques émergents ne se limite pas à classer des risques par ordre d’importance. Pour Hélène Chauveau, « le baromètre a aussi pour objectif d’éviter les angles morts et de détecter des risques qui ne seraient pas dans notre radar ».

Cette année, le baromètre met ainsi l’accent sur les risques sanitaires, même si ces derniers ne sont pas en tête du classement. Les répondants s’attachent au risque pandémique, à la résistance aux antibiotiques, aux nouvelles pratiques médicales et aux craintes récentes concernant les perturbateurs endocriniens : « Ils se trouvent plutôt en milieu et fin de classement, ce qui nous fait dire qu’ils pourraient être sous-estimés en comparaison avec les autres », souligne-t-elle.

Au-delà de mettre en lumière des signaux faibles, le baromètre est aussi une matière sur laquelle rebondir et creuser des sujets pour développer ensuite des actions concrètes :

Hélène Chauveau
Responsable des Risques Emergents chez AXA

Des outils comme ce baromètre nous permettent d’identifier et de surveiller les tendances et dynamiques des risques émergents, ce qui en fait un outil précieux dans la mise en place de stratégies d’adaptation et d’anticipation des risques par les compagnies d’assurance.

« Pour mieux protéger ses clients, il est crucial qu’une entreprise comme AXA développe des techniques de gestion des risques pour s’assurer de pouvoir répondre à ses engagements à chaque instant, même lorsque des crises ou des catastrophes se produisent », précise Hélène Chauveau.